LÕhistoire ˆ lՎpreuve de la photographie

 

 

 

L'exposition de photographies d'AndrŽ Zucca, Ç Des Parisiens sous l'Occupation È, Žtait programmŽe et annoncŽe depuis dŽjˆ quelques semaines, lorsque la polŽmique, d'abord Ç confidentielle È, a envahi les mŽdias. Une polŽmique ˆ plusieurs niveaux, et ˆ plusieurs voix, mais dont on dirait qu'elles se sont consensuellement ŽlevŽes en une seule voix – contre. Mais, au juste, contre quoi et contre qui ?

 

La critique, justifiŽe, du titre de l'exposition, a ŽvoluŽ vers la mise en question de la pertinence d'une telle exposition, pour finalement aboutir ˆ ce qui n'est pas loin d'tre une condamnation d'AndrŽ Zucca. Et moins un jugement ou une condamnation d'ordre esthŽtique, que moral. La moralitŽ de l'homme Žtant jugŽe sans appel suspecte, la valeur esthŽtique de l'oeuvre est vite balayŽe d'un revers de main teintŽ de mŽpris. Pour la mme raison, on rechigne ds lors ˆ reconna”tre ˆ Zucca le nom d'artiste, ou ˆ son travail une valeur de tŽmoignage ; mais Žgalement parce qu'un artiste, ou un photographe, Žtant et devant tre avant tout un citoyen – avec toute la charge morale que nos sociŽtŽs font peser sur ce terme – c'est de l'homme Zucca dont il semble tre fait le procs.

 

Et pour ce qui est du procs qui lui est fait, faut-il rappeler que nul ne peut tre jugŽ deux fois pour le mme motif, qu'il ait ŽtŽ condamnŽ ou acquittŽ ? Or Zucca a ŽtŽ jugŽ ˆ la LibŽration, mme si son cas a ŽtŽ classŽ, et l'on peut considŽrer qu'il a, de son vivant, payŽ le prix de sa collaboration, comme le rappelle sa fille Nicole Zucca. Sans compter que Zucca n'est plus lˆ pour en rŽpondre.

 

De quoi Zucca a-t-il ˆ rŽpondre ?

 

S'il y a bien un aspect – le premier ˆ avoir fait parler de lui – de la polŽmique dont Zucca n'est pas responsable, c'est bien le titre de l'exposition : Ç Les Parisiens sous l'Occupation È, titre on ne peut plus Ç maladroit È - dirons-nous par euphŽmisation. LÕexposition a finalement ŽtŽ rebaptisŽe Ç Des Parisiens sous l'Occupation È, encadrŽe de mises en garde - ˆ dŽfaut de vŽritables mises en perspectives – Žmanant de voix valant parole d'autoritŽ, inscrite dans une sŽrie de confŽrences sur la photographie – et au passage sur la responsabilitŽ du photographe.

 

Cette fausse note corrigŽe, on aurait pu imaginer que le dŽbat s'arrterait lˆ. Il reste Ç le cas È Zucca, le plus dŽrangeant, mme si l'on confond le cas Zucca – son Ç engagement È ? -  et les questions que ses photographies nous posent, peut-tre malgrŽ lui.

 

Bien entendu, ce ne sont pas tous les Franais qui sont ici montrŽs, mais s'il est convenu de reconna”tre que ceux-ci affichent le bonheur et l'insouciance, il faut admettre que certains se sont assez bien accommodŽs de la prŽsence nazie, la tranquillitŽ et la sžretŽ de leur ville, la disparition – qu'ils pouvaient tout autant ne pas (vouloir) voir – des Juifs ; que les mmes – ou d'autres – ont trouvŽ les moyens de se nourrir correctement et de s'habiller dŽcemment;

 

Que nous prŽfŽrions ne pas les voir est notre problme, celui de notre – mauvaise - conscience avec une histoire non rŽglŽe car non interrogŽe, celle de la collaboration, non seulement active mais passive, du non engagement.

 

La question est encore de savoir si la critique porte sur l'intŽrt de consacrer ˆ ces Franais – que l'on ne saurait voir – une exposition, ou sur celui de leur avoir consacrŽ un travail photographique – une condamnation du photographe Zucca et in fine, nous l'avons dit, du citoyen Zucca.

 

Dans le premier cas, Zucca n'est pas plus responsable de l'exposition qu'il ne l'est du titre de l'exposition. Sa voix d'ailleurs n'est ˆ aucun moment prŽsente dans l'exposition : aucun tŽmoignage direct ou indirect, pas une ligne de Zucca (il doit pourtant bien y en avoir ?) sur son propre travail.

 

Mais est-ce bien ˆ une exposition de photographies de Zucca que l'on a affaire, et ˆ une exposition qui se prŽsenterait comme artistique, ou ˆ une exposition historique sur l'Occupation (n'oublions pas que nous ne sommes pas au Centre Pompidou, ni mme au musŽe de la photographie, mais ˆ la Bibliothque historique de la Ville de Paris) ? Un regard partial sur l'Occupation, mais un tŽmoignage quand mme.

 

Certes, il aurait certainement fallu accompagner, contextualiser l'exposition : soit, mais encore aurait-il fallu que l'exposition se prŽsente d'emblŽe comme ayant une visŽe pŽdagogique. Les photos des rafles, des camps, jusqu'ˆ il y a peu, se passaient de toute lŽgende sans que cette absence de Ç pŽdagogie È ne provoque de rŽactions d'ampleur. L'horreur se passerait de lŽgende, comme elle se passe de commentaire. Et c'est peut-tre d'abord les intentions des commissaires de l'exposition qu'il faudrait interroger, plut™t que celles de Zucca ; interrogation sans possibilitŽ de rŽponse (ce qui n'est rien d'autre qu'une condamnation en bonne et due forme).

 

C'est plut™t lˆ qu'est l'origine de la polŽmique : en allant voir une exposition s'intitulant Ç Les Parisiens sous l'Occupation È ˆ la Bibliothque historique de la Ville de Paris, l'on s'attend en effet ˆ voir des photographies des Ç horreurs de la guerre È. Si l'exposition s'Žtait prŽsentŽe comme exposition artistique de photos, ou comme tŽmoignage d'une certaine rŽalitŽ de l'Occupation (et de l'Occupation telle qu'elle a ŽtŽ vŽcue par certains Franais), les photographies de Zucca auraient certainement moins choquŽ l'opinion publique. C'est du moins ˆ espŽrer. Car il reste que l'on prŽfŽrera toujours ne voir de cette pŽriode que les rafles ou le rationnement, afin de se conforter dans l'idŽe que tous les Franais ont souffert, que tous furent victimes impuissantes du nazisme, ˆ dŽfaut d'avoir tous ŽtŽ rŽsistants. Tous ? Et bien non, et c'est justement ce qui dŽrange dans les photographies de Zucca.

 

Et encore. Le malaise ne serait-il pas ailleurs, pour peu que l'on prenne la peine de regarder ses photographies ? Elles montrent, est-il convenu d'affirmer, Ç  un Paris ensoleillŽ et  festif È, ou comme le dit Jean-Pierre AzŽma, Ç le Paris o il faisait toujours bon vivre, o les mondanitŽs continuaient comme si de rien nՎtait È. Et elles Ç ne montrent rien, ou si peu, de la rŽalitŽ (...) È de la vie sous l'Occupation.

 

On pourrait tout autant y voir des mannequins sans vie, dans un dŽcor de carton-p‰te, autant de tableaux qui n'ont pas plus de rŽalitŽ que les nombreuses affiches de films cautionnŽs par l'occupant allemand que Zucca se pla”t ˆ photographier...

 

 

 

Odile Cortinovis

 

Entretien avec Nicole Zucca

 

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