BABIL, BINARISME  ET  VOLUBILITƒ :

 

logos et psychŽ selon Iv‡n F—nagy

 

 

            Qu'on se rassure tout de suite : l'exposŽ qui va suivre ne se cachera pas (ou du moins il essaiera) sous les oripeaux splendides du pŽdantisme, malgrŽ le titre sans doute un peu trop ronflant que l'on vient de lire. La personnalitŽ fondamentalement anticonformiste, malgrŽ les apparences, d'Iv‡n F—nagy, incite d'ailleurs plut™t au mŽtissage des savoirs, des sagesses et des saveurs qu'au pilonnage presque guerrier des idŽes gŽnŽrales, des dogmes bien lŽchŽs et des postures intellectuelles fondŽes — entre autres par le truchement frŽquent d'obscuritŽs fascinantes diaboliquement entretenues — sur l'argument d'autoritŽ. L'apparition, dans le sous-titre de cette intervention, de deux termes savants en langue grecque demande donc d'emblŽe explication.

            On voudra donc tout d'abord bien considŽrer que le mot logos gagnera ˆ tre ici pris dans ce qu'on appellera sa polysŽmie horizontale (ˆ ras d'humanitŽ si je puis dire), laquelle mle indŽfectiblement langue, discours et raisonnement dans le cadre d'un usage humain, bien humain (trop humain peut-tre ?) de ces capacitŽs. Il ne saurait y avoir ici le moindre Žcho du fonctionnement transcendantal qui est dŽvolu ˆ ce concept ds lors qu'ontologie et mŽtaphysique (voire thŽologie) s'en emparent pour en faire l'instance originelle par excellence ne cessant de maintenir ce monde en vie par crŽation continue.

            Quant au mot psychŽ, je le sollicite d'une part parce que je voudrais Žviter des termes comme  "caractre", "psychologie" ou "psychisme", "soi" ou "moi", qui ont ŽtŽ, tout au long de l'histoire de la psychiatrie et de la mŽta-psychologie, trop chargŽs d'acceptions diverses, contradictoires et, pour tout dire, corsetŽes par leurs succs ou invalidŽes par leurs Žchecs; d'autre part parce que rŽsonne en lui la vieille lŽgende d'ƒros et PsychŽ[1], ce qui nous rappelle opportunŽment — dans une autre terminologie, plus vague certes mais peut-tre moins rigide — les fameuses "bases pulsionnelles" dont F—nagy a fait ses dŽlices. De plus, comme il sera question de l'apparition et du dŽveloppement du langage dans l'ontogŽnse tels que les a analysŽs F—nagy, et compte tenu que l'on accorde souvent au miroir un r™le fondateur dans l'Žmergence du sentiment de soi, il n'est pas indiffŽrent que le mot psychŽ soit rŽservŽ ˆ un type particulier de miroir: cette grande glace mobile et pivotante qui permet tour ˆ tour de se voir par Žtapes de pied en cap, par exemple lorsqu'on fait sa toilette et qu'on s'apprte pour la sortie dans le monde. Avec ce nota bene: si, comme le suggre Didier Anzieu[2], "l'enveloppe sonore du moi" a au moins autant d'importance, et dans le surgissement du langage et dans la construction de la personnalitŽ, que tous les "stades du miroir" que l'on voudra, il n'est pas exclu qu'il faille Žtendre ce sens concret du mot psychŽ ˆ des dispositifs permettant le double Žpanouissement et des mots et de soi, et relevant cette fois-ci plus de la chambre d'Žcho ou encore de la grotte ˆ Žchos dont parle, entre autres, Pascal Quignard[3], notamment lorsqu'il fait l'Žloge des temples "ˆ Žcho, ˆ rŽverbŽration, ˆ labyrinthe polyphonique"[4]. En ces matires mouvantes et sonores que sont donc d'une part le logos, d'autre part la psychŽ, tels qu'ils sont abordŽs ici, la grande oreille attentive et fine de F—nagy aura ŽtŽ notre guide ˆ travers le paysage sonore Žmergeant dans et autour de l'enfant, puis se maintenant dans l'adolescent et dans l'adulte.

            Puisqu'on vient d'Žvoquer Pascal Quignard, on donnera cet appendice, en Žcho aux considŽrations sur l'usage qui sera fait ici des termes logos et psychŽ. En effet, dans son livre RhŽtorique spŽculative, nous pouvons lire les lignes suivantes: "Le langage est la seule sociŽtŽ de l'homme (babillage, toilettage, famille, gŽnŽalogie, citŽ, loi, bavardage, chants, apprentissage, Žconomie, thŽologie, histoire, amour, roman), et on ne conna”t pas d'homme qui s'en soit affranchi. Aussit™t le logos fut inaperu ˆ la philosophia dans son dŽploiement de la mme faon que l'air, aux ailes des oiseaux, s'ignore, que l'eau de la rivire, aux poissons, s'ignore, si ce n'est dans la mort au-dessus de la surface de l'eau o ils Žtouffent, une fois transportŽs par l'hameon dans la douceur et la transparence atmosphŽrique o ils cessent de se mouvoir et s'illuminent. (É) Aristote distinguait le son (psophos) et la voix (ph™nŽ). Il Žcrit dans le Peri Psychs: "SŽmantikos gar d tis psophos estin h ph™nÉ Car la voix est un son chargŽ de signification. Elle n'est pas une toux. La voix humaine est un souffle (psych) sans lequel la vie est possible." (É) Tout le logos est mŽtaphore, transport, pathos."[5]

            Ainsi donc, Quignard demande que l'on considre le langage lˆ o il est vŽritablement insŽrŽ: dans et entre les hommes, et le voisinage sous sa plume du babillage et du toilettage, t™t suivis par d'autres ŽlŽments de ce que l'on a appelŽ plus haut "le monde", est comme un clin d'Ïil de connivence sur la voie que nous allons suivre en compagnie d'Iv‡n F—nagy: d'o l'on peut dŽjˆ entrevoir que babil et volubilitŽ ne sont pas l'apanage des seuls enfants en phase d'apprentissage du langage (la liste d'activitŽs du langage prŽsentŽe par le texte citŽ ne se termine-t-elle pas par d'Žvidents vecteurs de volubilitŽ: "histoire, amour, roman" ?).

Enfin, gr‰ce ˆ Quignard, nous avons l'occasion de rappeler, et c'Žtait nŽcessaire, l'Žtymologie du terme psychŽ (ou psych selon la transcription choisie par l'homme des Petits traitŽs): psychŽ, c'est tout d'abord en effet le souffle, celui de la respiration, avant mme d'tre versŽ au r™le de "souffle de vie", et encore de "souffle d'‰me" par le fait du jeu de l'opposition binaire au corps que mettent en place toutes les traditions mŽtaphysiques et religieuses.

            On n'en profitera point pour remettre le terme dans un contexte mŽtaphysique, ˆ la faon d'un Derrida dŽnonant inlassablement l'idŽalitŽ du souffle selon la tradition phonocentrŽe de toute onto-thŽologie[6]. En effet, pour le phŽnomŽnologue selon Derrida, il s'agit de considŽrer "le langage en gŽnŽral (...), sous sa forme expressive elle-mme, comme ŽvŽnement secondaire, et surajoutŽ ˆ une couche originaire et prŽ-expressive de sens. Le langage expressif lui-mme devrait survenir au silence absolu du rapport ˆ soi."[7] O l'on voit qu'une telle dŽmarche prŽsuppose un silence antŽprŽdicatif originaire dont le langage dŽriverait, un peu comme une belle procession plotinienne. Rien de plus Žtranger, croyons-nous, ˆ la dŽmarche d'un F—nagy lorsqu'il s'attache ˆ dŽcrire, ˆ l'aide d'observations minutieuses, l'Žmergence du langage chez ses propres enfants. Certes, sur le deuxime terme qui nous prŽoccupe lors de ce prŽambule (psychŽ), des convergences pourraient tre mises en Žvidence entre Anzieu, Quignard et Derrida, mais il faudrait ds lors les considŽrer comme une exception qui engagerait par consŽquent ˆ tre trs vigilant, par exemple en tenant toujours compte de contextes condamnŽs ˆ tre sans cesse radicalement diffŽrents puisque le retour sonore de psychŽ comme Žcho fondateur y est exploitŽ chaque fois dans des perspectives hŽtŽrognes. C'est en phŽnomŽnologue que Derrida reprend le mythe qui prŽoccupe tant Quignard en "rhŽteur spŽculatif", mais aussi Anzieu en mŽtapsychologue[8], lorsqu'il dŽmontre que la conscience ne commence qu'avec une auto-affection qui implique "toujours dŽjˆ" l'auto-audition, comme s'il ne pouvait pas y avoir de voix sans qu'il y ait eu au prŽalable une enveloppe sonore du moi džment identifiŽe et ŽcoutŽe comme telle: "la voix s'entend, auto-affection pure"[9]. Et les consŽquences qu'il en tire divergent de celles vers lesquelles F—nagy nous conduit.

            Chez le philosophe en effet on ne sort pas du labyrinthe de solitude ontologique irrŽmŽdiable qu'il cite en exergue de son ouvrage sur Husserl intitulŽ La voix et le phŽnomne[10], et dans lequel il laisse son lecteur ˆ la dernire page: "La galerie est le labyrinthe qui comprend en lui ses issues: on n'y est jamais tombŽ comme dans un cas particulier de l'expŽrience, celui que croit alors dŽcrire Husserl. Il reste alors ˆ parler, ˆ faire rŽsonner la voix dans les couloirs pour supplŽer ˆ l'Žclat de la prŽsence. Le phonme, l'akoumne est le phŽnomne du labyrinthe. Tel est le cas de la phon. S'Žlevant vers le soleil de la prŽsence, elle est la voie d'Icare."[11] Dans cette double ontogŽnse ŽthŽrŽe et de la voix et du soi (ou de la conscience), on est saisi par les analogies qui la relient de loin ˆ l'Žmergence simultanŽe du logos et de la psychŽ dans l'enfant qui doit se colleter avec le monde qui l'entoure: dans les deux cas babil et volubilitŽ s'Žlancent. Mais lˆ o le philosophe rapporte ce processus ˆ la postulation de la mŽtaphysique, fondŽe prŽcisŽment par ailleurs, mais en les transcendant, sur les boucles audio-phonatoires qui Žmanent de "l'enveloppe sonore du moi"[12], le savant hybride qu'est le psycho-phonŽticien selon F—nagy ne peut pas ne pas se cantonner ˆ l'espace-temps de l'ontogŽnse toujours recommencŽe en chaque individu. Lˆ o il est question, pour le phŽnomŽnologue, de conscience comme instance subsumant toute l'idŽalitŽ du souffle dans une mise en abyme indŽfiniment rŽitŽrŽe du phonme en soi et de l'akoumne en soi, en revanche pour le chercheur soucieux de la phonation avec tout son cortge de phonmes modulŽs d'intonations, de rythmes et de gestes, mais attentif aussi ˆ l'audition avec toutes les implications de cette dernire avec la premire, il s'agit toujours d'un logos en situation, interagissant avec une psychŽ bien matŽrielle.

            On aura pardonnŽ ˆ cette digression puisque de fait elle ne nous aura pas ŽloignŽ de notre sujet: il importe en effet que les termes qui sont annoncŽs ds le titre soient prŽsentŽs dans les acceptions qu'ils reoivent dans cet exposŽ, car enfin c'est une faon de dŽsigner aussi par la mme occasion quels sont, pour l'auteur de ces lignes, les enjeux de la dŽmarche fonagyenne, passage oblique ˆ travers des disciplines diverses, des corpus de savoirs constituŽs habituellement en citadelles verrouillŽes ˆ plus d'un tour, et mme des traditions de pensŽe dont chacun de nous est, il faut tout de mme en tre conscient, peu ou prou redevable, ce qui invite ˆ tre sans cesse mŽticuleux, scrupuleux et souponneux. Sur cette dŽmarche empruntant ˆ plusieurs spŽcialisations qui sont d'ordinaire autant de cantonnements džment cl™turŽs et rŽservŽs, bien entendu,  aux "spŽcialistes", on invoquera ici la diversitŽ d'origine des tŽmoignages composant le volume o s'inscrit cet exposŽ, ˆ l'instar des mŽlanges Polyphonie pour Iv‡n F—nagy, prŽcitŽs ici dans la note 8.

            Mais revenons in medias res, c'est-ˆ-dire aux trois premiers termes prŽsentŽs par le titre. On sait que, dŽsirant saisir au plus prs les Žtapes de l'acquisition du langage chez ses propres enfants, Iv‡n F—nagy a consignŽ tous les phŽnomnes langagiers observŽs aux diffŽrents ‰ges traversŽs par son fils et sa fille. C'est ainsi que plusieurs stades d'acquisition du langage sont mis en Žvidence et analysŽs dans une perspective o l'on voit toujours logos et psychŽ s'Žlaborer ensemble.

            La premire phase, celle du babil (ou encore de la lallation), est marquŽe par l'absence d'opŽration de diffŽrenciation, tant sur le plan des sons produits que sur celui de la constitution du moi. "L'enveloppe sonore du moi" est encore une sorte de substitut du liquide amniotique permettant ˆ l'enfant de baigner ˆ  nouveau dans un environnement sonore marquŽ au sceau de la continuitŽ. Ce qui est en effet remarquable dans les manifestations de lallation, c'est le caractre tout ˆ la fois dŽsordonnŽ, chaotique et en apparence mal contr™lŽ des premires Žmissions de sons par l'enfant, et en mme temps leur dimension Žminemment prosodique, toujours inscrite dans les mouvements des Žmotions, des gestes et des attitudes. Dans son essai sur "la gense de la phrase enfantine", F—nagy Žcrit qu'il existe "une prioritŽ de l'expression prosodique des Žmotions et attitudes, par rapport au dŽveloppement des ŽlŽments segmentaux."[13] Autrement dit, si la voix de l'enfant rŽsonne dans cette sorte de psychŽ sonore[14] constituŽe par l'enveloppe sonore de son corps, enveloppe conue comme tissŽe de mille boucles audio-phonatoires s'entrelaant selon une continuitŽ indŽfectible, elle n'est pas pour autant travaillŽe par un vide qui serait dŽjˆ ontologique[15], ou un manque qui marquerait pour toujours, ˆ la manire d'une sorte de circoncision psychique gŽnŽralisŽe, la personnalitŽ encore balbutiante et Žmergeant peu ˆ peu de ce bain primordial. Logos et psychŽ commencent dans un plein, celui des rythmes et des sons qui bercent l'enfant ou dont il se berce lui-mme. Il faut d'ailleurs observer que si plus tard apparaissent chez l'individu des troubles pathologiques du langage, c'est cette prosodie Žmotive, telle que la lallation la met en place dans cette phase premire, qui rŽsiste le plus aux atteintes du mal, puisque c'est elle qui se maintient la dernire, juste avant l'irruption, le cas ŽchŽant, de l'aphasie complte.

            Ainsi, du c™tŽ de logos, avant toute grammaire des segments, toute grammaire de la double articulation, toute grammaire du signe diacritique, ce qui survient et opre d'abord dans les premires manifestations du langage (mme si certains peuvent toujours, comme d'ailleurs F—nagy lui-mme, les contenir et les restreindre en les assignant ˆ rŽsider dans la catŽgorie stricte du "prŽ-linguistique"), c'est une sorte de grammaire du continu (si l'on veut bien de cette formule paradoxale). Une telle grammaire relve plus d'une analyse stochastique ou fractale que d'une combinatoire d'ŽlŽments discrets.

            De mme, du c™tŽ de psychŽ, ce serait plus ˆ une topique des pulsations qu'ˆ une topique des pulsions qu'il faudrait confier le soin de tenter de rendre compte de ces phŽnomnes. Pour F—nagy, adepte de tant de jeux, le gazouillis primitif des enfants est marquŽ au sceau des plaisirs, ce qui renvoie plus aux sensations heureuses procurŽes par l'exercice de rythmes de toutes sortes au sein de "l'enveloppe sonore" audio-phonatoire (c'est-ˆ-dire par le jeu avec des ŽvŽnements continus) qu'ˆ des manipulations moroses d'absences avec lesquelles il se serait agi de composer (comme dans le fort-da freudien). Dans une conversation budapestoise en date du 12 dŽcembre 1994, conversation sur laquelle le prŽsent exposŽ reviendra ˆ plusieurs reprises, Iv‡n F—nagy, abordant pour moi la question de ce qu'il appelait alors le "prŽverbal" me faisait les remarques suivantes: "il ne faut jamais oublier que l'oreille fonctionnait dŽjˆ avec le prŽverbal; il faut comprendre le plaisir qu'a l'enfant ˆ se mettre en boucle, non seulement corporellement mais aussi en testant sa voix: il joue ˆ la fois sur la transmission osseuse des sons et sur leur transmission aŽrienne; tout cela fait que le prŽverbal est graduŽ, et qu'au fond, dans la lignŽe d'un Schlegel par exemple, on ne pourrait vŽritablement comprendre le prŽverbal qu'ˆ partir de notre expŽrience de la musique"[16]. De ces formules venues ˆ leur locuteur dans une situation particulire, dans laquelle il Žtait soumis au feu des questions na•ves d'un nŽophyte en matire d'ontogŽnse langagire et psychique, on pourra peut-tre retenir — outre le r™le dŽvolu ˆ l'oreille dans le fonctionnement de l'ensemble du systme audio-phonatoire — tout d'abord l'Žmergence d'une notion, le graduŽ, qui est sans doute le concept fonagyen destinŽ ˆ dŽcrire les phŽnomnes continus dont il a ŽtŽ question plus haut, mais aussi le reversement du babil dans la musique, comme si la musique maintenait en l'adulte la prŽsence des pulsations que l'enfant met ˆ l'Žpreuve en babillant.

            Revenant d'ailleurs ˆ la pensŽe de Schlegel, F—nagy montre que la deuxime phase n'est pas sŽparable nettement de la premire, en tout cas pas d'une faon tranchŽe, ce qui est pour le coup une nouvelle application du graduŽ, considŽrŽ cette fois non plus sur le plan des productions sonores de l'enfant, mais sur celui de leur Žvolution dans le temps. En effet, l'Žmergence dans la lallation des premiers ŽlŽments relevant d'une combinatoire diacritique ne marque jamais brusquement la fin du chaos initial. Ces ŽlŽments nouveaux s'y intgrent en fait en fonctionnant comme de soudaines condensations sŽmantiques portŽes, comme des grumeaux dans un courant, par le flux incessant des pulsations rythmant les productions sonores de l'enfant. Peu ˆ peu, de tels grumeaux vont se multiplier, sous la forme de ce que F—nagy appelle des "monormes", premire espce des "mots-phrases" qui vont par la suite se diversifier. Que sont ces "monormes" ? Ce sont d'abord des condensations sŽmantiques exclusivement chargŽes d'exprimer une Žmotion ou une vellŽitŽ, puis (mais elles peuvent coexister) des instances dŽnotatives, ˆ travers lesquelles ce sont des objets qui sont indiquŽs. C'est d'ailleurs lˆ que Schlegel est invoquŽ, puisque F—nagy dŽfinit la psychŽ impliquŽe par les premiers de ces monormes en utilisant une expression schlegelienne: l'enfant, pris dans le caractre mouvant de tout ce qui l'entoure comme de ses propres productions marquŽes au sceau des pulsations continues, Žlabore en effet avec ces monormes Žmotifs ou volitifs des sortes d'Žclats verbaux qui sont ˆ la fois les vecteurs de sa dynamique propre et des prŽcipitŽs chargŽs de retenir tout un contexte spŽcifique, ce qui autorise F—nagy ˆ dŽfinir la psychŽ qui se rŽvle dans de telles opŽrations comme un "monde d'ŽvŽnements". Quant aux seconds monormes, la psychŽ qui leur est attachŽe correspondrait en gros ˆ ce que Chomsky appelle un "monde d'objets": l'attention commence ˆ se porter sur tel ou tel fragment de la rŽalitŽ perue et le monorme dŽnotatif est en quelque sorte chargŽ de le dŽcouper, en tout cas de le retenir dans le flot, de le dŽtacher pour un instant au premier plan, ce qui commence de mettre en place le processus qui conduira ˆ la production puis ˆ l'assemblage d'ŽlŽments discrets, combinatoire nŽcessaire au dŽveloppement du langage. Mais l'accent est toujours mis sur le fait que ces monormes se produisent sur le fond continu de la prosodie primitive qui constitue la lallation. Autrement dit, mme si le babil commence dŽjˆ ˆ engendrer des "mots-phrases", il ne peut le faire que parce qu'il est incessamment travaillŽ par les rythmes chargŽs d'Žmotions qui le faonnent.

            Une fois le monorme dŽnotatif apparu, intervient un phŽnomne qui donne toute sa force structurante ˆ l'Žcho, dont il faut commencer ˆ considŽrer la fonction opŽratoire importante qu'il accomplit dans le cadre de "l'enveloppe sonore du moi", conu ˆ la fois comme la matire premire de logos et celle de psychŽ. Il s'agit de la rŽitŽration, ds lors de plus en plus pratiquŽe par l'enfant, de certains mots-phrases. Certes F—nagy use pour la dŽcrire de la formule freudienne de "contrainte de rŽpŽtition", qui semble mŽta-psychologiser sur le mode de la pulsion l'ensemble du processus, alors qu'il faudrait peut-tre plut™t parler de simples tropismes, se dŽgageant des mouvements globaux instaurŽs, selon le chaos fractal de la continuitŽ rythmique, par l'effet de ce que nous avons appelŽ plus haut des "pulsations". Toutefois, il n'est pas douteux qu'il met ici l'accent sur une capacitŽ Žmergente indŽniable, sise ˆ la fois du c™tŽ de logos et du c™tŽ de psychŽ, puisqu'aussi bien elle consiste en mme temps ˆ diversifier les productions langagires et ˆ prendre un recul dans leur conscience: selon lui en effet, la reprise indŽfinie des mmes monormes finit par induire une sorte d'abstraction au second degrŽ, comme si la rŽitŽration permettait une rŽduplication mentale signant la premire ouverture vers les futures activitŽs du cerveau. C'est d'ailleurs cette capacitŽ qui permet de jeter les bases d'une vŽritable approche combinatoire du langage, dans la mesure o le recul ainsi pratiquŽ gr‰ce ˆ la rŽitŽration des monormes finit t™t ou tard par faire dŽcouvrir comment des ŽlŽments divers ont la capacitŽ de s'assembler en vertu des points communs qu'ils prŽsentent, ce qui permet de faire jouer leurs diffŽrences. La rŽpŽtition, loin d'tre un signe de stagnation, une impasse marquŽe par le dŽsarroi, permet de prendre donc conscience, sur le fond toujours prŽsent du flux continu des productions sonores, de l'Žmergence des diffŽrences et des ressemblances que ne manque pas de mettre en relief la succession des rŽalisations rŽpŽtŽes d'une mme monorme par exemple. F—nagy, pour qui cette phase est une Žtape essentielle dans le dynamisme qui permettra l'Žmergence du langage, en rend compte en des termes qu'il emprunte d'ailleurs ˆ l'une des disciplines les plus abstraites que le langage adulte ait su susciter, la logique formelle: "la gense des mots-phrases prŽsuppose", Žcrit-il en effet, "la dŽcouverte de l'identitŽ essentielle entre situations diffŽrentes, entre objets diffŽrents."[17]

            Ë la base d'une telle logique se trouve le concept de la dualitŽ, lequel semble ˆ F—nagy fondamental dans l'apparition de ce qu'il appelle les "phrases ˆ deux termes", qui constituent l'apport de la nouvelle Žtape, phase entra”nŽe bien Žvidemment par les tropismes de rŽpŽtition. C'est ici qu'intervient, on l'aura compris, le deuxime terme de notre titre: binarisme. Notons d'emblŽe qu'il en existe de toutes sortes, depuis le systme dialectique, passage obligŽ, pour le pire et pour le meilleur, de bien de nos pensŽes, jusqu'aux oppositions opŽratoires dŽcelŽes par la phonologie, en passant par la logique qui prŽside au fonctionnement de nos ordinateurs. Ë chaque fois la rŽussite et l'efficace du raisonnement sont insŽparables d'une injustice par rapport ˆ d'autres ŽlŽments qui venaient certes perturber la nettetŽ de l'opposition binaire mais en lui confŽrant toute une aura de nuances qu'il semble dommage d'avoir sacrifiŽe. Or, on peut trouver dans les prŽoccupations de F—nagy un souci de la nuance qui permet de mettre quelques bŽmols ˆ l'hymne triomphant du binarisme. Par exemple, s'il se rŽfre au "double encodage", ce n'est pas pour succomber aux sirnes du deux, c'est au contraire une faon de battre en brche le dualisme si prŽsent (et si efficace) dans le systme diacritique en vigueur dans le premier encodage, celui de la production d'un sŽmantisme reposant sur des ŽlŽments discrets, gr‰ce ˆ toute la teneur en graduŽ que possde le second encodage, cette remontŽe constante dans le langage adulte des prosodies rythmant l'Žmergence des pulsations dans les sons du babil. Dans la conversation prŽsentŽe plus haut, F—nagy Žtait tout ˆ fait net sur ce point: "s'il y a un encodage duel, le second encodage ne se ramne pas ˆ une logique du deux, mais ˆ une logique du graduŽ, en raison de sa nature archa•que". Il faut ici considŽrer la dernire expression ("nature archa•que") comme l'indication du c™tŽ primordial indŽfectiblement attachŽ au second encodage, ce qui d'ailleurs permet de nuancer sa dŽfinition en tant que "second", puisqu'il fonctionne en fait non seulement en mme temps que l'autre, le premier — celui qui normalement intŽresse les linguistiques restreintes qui sont en la matire le discours dominant —, mais aussi depuis plus longtemps, dans la mesure o il a prŽsidŽ ˆ toutes les phases de l'Žmergence du langage. Encore faut-il redire ici que l'attention au graduŽ, ˆ toutes les continuitŽs dont le langage est aussi fait, et notamment aux rythmes, pulsations, prosodies, intonations, etc., ne peut tre le fait que de chercheurs qui n'auraient pas oubliŽ qu'ils sont dotŽs d'oreilles, puisqu'aussi bien le sens auditif est prŽsent dans toutes les phases et dans tous les processus qui nous occupent ici. Ce mme jour de dŽcembre 1994 notre psycho-phonŽticien confessait: "si j'Žtais sourd, je serais bien plus malheureux qu'aveugle", avant d'Žnoncer ce qui peut tre, au-delˆ de sa simple forme de boutade, une des critiques les plus dures ˆ l'Žgard de ce que nous avons appelŽ plus haut "les linguistiques restreintes": "pour Saussure il n'y a pas d'oreille parce qu'il n'y a que des oppositions." On ne saurait en effet mieux rŽsumer le fait que seuls des linguistes sourds peuvent tre fascinŽs sans fin par le binarisme, qui leur para”t le dispositif le plus achevŽ de tout l'appareil langagier. Survient un homme dotŽ d'oreilles et sachant s'en servir, et le voilˆ qui rŽhabilite tout le graduŽ dont les autres s'Žtaient sans Žgard dŽbarrassŽ. Quatre jours plus tard d'ailleurs, le 16 dŽcembre 1994 donc, pressŽ par des questions sur le mme point dŽlicat, F—nagy, traant le portrait du psycho-phonŽticien selon ses vÏux, affirmait: "il faut tre en mme temps psychiatre et musicien, parce qu'ainsi on a une intuition des nuances: l'oreille les peroit et confre mme la capacitŽ de les interprŽter", ajoutant qui plus est dans la foulŽe: "je m'Žlve contre les phonŽticiens qui n'ont pas d'oreille, il faut en cette matire savoir percevoir si une voix monte ou descend bien sžr, mais aussi si elle procde par ton, demi-ton, tiers de ton ou quart de ton." Sur quoi, abordant une de ces oppositions binaires dont les esprits sont friands, celle qui couple indice et signe, F—nagy d'ajouter: "pour des raisons de commoditŽ, il faut maintenir cette opposition binaire, mais il y a toute une gamme intermŽdiaire entre ces deux p™les, et cette gamme il faut la maintenir. Et il faut d'ailleurs la maintenir si l'on veut comprendre ce qui se passe dans l'ontogŽnse lors de la transition de l'acte vers le signe. L'enfant tend la main vers quelque chose qu'il n'atteint pas, ce qui induit que la main l'interprte en tant qu'indice. Peu ˆ peu cet indice deviendra signe, et ira jusqu'ˆ perdre son statut de signe d'objet, car la deixis ne devient reprŽsentation qu'ˆ travers une situation prŽcise. On comprend ds lors que les choses sont toujours beaucoup plus intriquŽes que ne l'indique la simple opposition binaire entre indice et signe."

            On a voulu retranscrire tous ces propos parce qu'ils permettent de replacer le dŽgagement d'une sorte de proto-binarisme nŽcessaire ˆ l'avnement du langage dans le cadre plus global d'un maintien toujours affirmŽ de la nuance et du graduŽ. D'autres formules des mmes entretiens pourraient, dans la mme perspective, tre aussi citŽes: "finalement il est impossible de prononcer n'importe quelle phrase scientifique sans se servir des outils de nos anctres d'il y a cent mille ans"; "on n'avance vraiment que par rŽgression; par exemple, si l'on rejette un concept clairement constituŽ, il faut se jeter dans le vide, ce qui entra”ne qu'on rŽgresse et puis qu'on Žmerge avec un autre mot, qui ne semble rien, mais en qui tout se subsume"; "la langue ne pourrait pas Žvoluer sans retomber dans le prŽverbal, autrement ce n'est qu'une carcasse ŽvidŽe, or elle est un corps vivant."

            Si la langue est un corps vivant, on comprend que son fonctionnement comme son Žmergence relvent ˆ la fois de condensations sŽmantiques o s'Žlaborent des phŽnomnes binaires, et de processus continus dans lesquels s'irisent tous les degrŽs de gammes extrmement fines. Voici comment sont commentŽes les premires apparitions de phrases "ˆ deux termes" telles que les tropismes de rŽpŽtition les ont permises: "La gense du concept de la dualitŽ est Žgalement contemporaine de l'acquisition de la phrase articulŽe. Pierre dŽcouvre le concept de 'deux' aprs s'tre servi pendant un certain temps indiffŽremment des nombres pour mimer la rŽflexion. Eva distingue ˆ la mme Žpoque 'l'un' et 'l'autre' et cette dŽcouverte la remplit de joieÉ (É) Il y a donc une remarquable co•ncidence entre la dŽcouverte de la dualitŽ, de l'opposition spatiale et temporelle, des oppositions rŽalitŽ-phantaisie, rŽalitŽ-jeu, rŽalitŽ-reprŽsentation, d'une part, et la formation des couples de phrase, des phrases ˆ deux termes, d'autre part."[18] Ainsi, ˆ la base de tout le systme combinatoire ˆ venir, voici que vient prendre sa place un binarisme initial, embryonnaire en quelque sorte, qui seul permettra par la suite des distinctions en nombre infini. Mais, et il faut bien insister sur ce point, cette place n'est pas acquise au prix d'un effacement de tous les mouvements au prŽalable porteurs des tropismes qui ont permis la venue d'un tel processus ˆ deux ŽlŽments, mouvements qui ne cesseront d'ailleurs d'tre agissants dans le dispositif prŽsidant ˆ ce que F—nagy appelle le modulateur du second encodage. Le binarisme n'est jamais pur, en ce qu'il survient ˆ un moment dans une histoire dont il va inflŽchir considŽrablement le cours, mais sans jamais effacer ce qui l'a prŽcŽdŽ et sur quoi il s'est enlevŽ. Le binarisme est toujours un effet de contraste permettant momentanŽment de mettre en relief des ŽlŽments prŽlevŽs sur une gamme comportant plus de deux ŽlŽments. Ainsi les phrases ˆ deux termes s'insrent-elles, ds lors mme qu'elles apparaissent, dans le cadre Žtrange et continu des prosodies Žmotives, dont elles ne cesseront jamais d'tre paradoxalement dŽpendantes.

            Cette prŽgnance des phŽnomnes continus de la lallation dans tout le dŽveloppement ultŽrieur du langage a conduit F—nagy ˆ dŽfinir toute communication comme un phŽnomne ˆ la fois "paradoxal" et "polyphonique", bien loin de toutes les conceptions rŽduisant l'acte communiquant ˆ ses seules dimensions sŽmantiques selon l'ordre des ŽlŽments discrets agissant dans le langage. RŽduire les "messages" linguistiques ˆ de pures constructions relevant du binarisme est une erreur dont il est urgent de se dŽfaire: "la communication paradoxale — communication effective de contenus occultes — loin d'tre l'exception est plut™t la faon courante de la transmission des messages dans la vie quotidienne."[19] Si la polysŽmie est inhŽrente aux signes des langues, et ce, d'autant plus que les phŽnomnes globaux de la prosodie, du ton et du rythme ne cessent d'entrer en rŽsonance avec les signes constituŽs en tant que tels, alors toute communication se fait selon les lois multiples du paradoxe, ensemble de procŽdŽs dŽconcertant sans cesse les apparences langagires en les plongeant continžment dans le chaos qui a prŽsidŽ ˆ leur Žmergence. C'est ainsi que plusieurs lignes mŽlodiques et sŽmantiques, bref plusieurs vives voix, s'entrelacent dans tout acte de communication linguistique: revenant une fois de plus ˆ la musique, F—nagy utilise alors le terme de "communication polyphonique", ce qui doit s'entendre comme s'inscrivant dans la mme logique que celle qui accordait plus haut ˆ la musique un statut crucial ˆ la fois dans logos et dans psychŽ.

            En effet, ds que la volubilitŽ des vives voix se bousculant en polyphonies multiples semble l'emporter sur des Žmissions raisonnŽes et raisonnables de langage, on dirait que notre discours se tend vers la musique, ou encore qu'il restitue dans le langage de l'adulte les balbutiements virtuoses de l'enfant. Or, de tels ŽvŽnements ne sont pas ˆ considŽrer comme de simples Žcarts de parcours, des sortes de lapsus momentanŽs qui n'auraient d'autre sens que celui de tout lapsus: un rel‰chement occasionnel de l'attention mentale favorisant la remontŽe de vieux fantasmes. Il est vrai qu'ˆ la faveur de ces manifestations de volubilitŽ langagire beaucoup d'ŽlŽments issus de notre mŽmoire la plus enfouie semblent se bousculer en tourbillons conquŽrants. Mais tout cela va bien plus loin que ne saurait le faire ce que l'on s'obstine trop souvent ˆ dŽfinir[20] en termes de pulsions trouvant tout ˆ coup le chemin de leur expression. Il s'agit en fait d'un phŽnomne plus global o l'enfant faisant l'apprentissage de ses capacitŽs langagires comme de leur retentissement psychique vient fŽconder l'homme toujours en prise avec les mmes dispositifs: par exemple, fait remarquer F—nagy, "le recours momentanŽ ˆ un systme de communication prŽverbal, qui caractŽrise la crŽation poŽtique et la crŽation vocale, loin de constituer un cas de rŽgression vŽritable, ajoute ˆ la complexitŽ du systme verbal, lui prte une flexibilitŽ que ne possde aucun autre systme de communication."[21] Ailleurs il ira mme jusqu'ˆ affirmer: "Ces retours constants ˆ la source prtent au discours sa plasticitŽ, sa vivacitŽ et assurent le renouvellement permanent des langues naturelles."[22]

            Il y a donc une volubilitŽ inhŽrente ˆ l'acquisition du langage comme au dŽveloppement de la personnalitŽ: on l'appellera jeu de la langue et jeu du je. Elle est tout ˆ fait nŽcessaire tout au long des diffŽrents Žtapes qui permettent ˆ l'enfant de faire l'apprentissage double de sa langue et de son "moi", mais elle n'en est pas moins indispensable par la suite, avec plus ou moins d'acuitŽ. Sa prŽsence est plus ou moins active dans l'adulte. Il faut croire qu'elle est une compagne constante des potes, et de tous ceux qui ont pour mŽtier l'activitŽ de la langue, par exemple les avocats, les chanteurs ou les acteurs. Ces derniers, F—nagy les appelle des "artistes vocaux" et les associe aux potes : "Pote et interprte recourent ˆ des moyens "musicaux", ils jouent avec les mots et avec les sons pour exprimer des contenus qu'un langage issu de la pensŽe conceptuelle serait incapable de rendre. Pote et artiste vocal utilisent la voix, le geste, la mimique, la mŽtaphore, pour dire plus qu'ils savent; pour parler de ce qu'ils entrevoient seulement ou de ce qu'ils ne peuvent mme pas entrevoir."[23] Autrement dit, un plein Žpanouissement de soi-mme, et de soi-mme au sein d'une communautŽ, cela ne peut se faire que dans un usage volubile de toutes les ressources existant depuis la prime enfance, et non pas ˆ l'aide seule des moyens du raisonnement avec ses fondations binaires. Dans l'adulte, il existe des moments de soliloque (qui restent d'ailleurs ˆ Žtudier vraiment, et pas seulement en littŽrature: "monologues intŽrieurs" ou autres dŽlires verbaux[24]) qui sont sans doute des moments de ressourcement et de logos et de psychŽ. Autrement dit, s'il faut concŽder beaucoup de succs au binarisme, il n'en faut pas moins pour autant minimiser le r™le du babil continuŽ en volubilitŽs de toute espce: de mme que Bachelard prŽtendait que la vie rŽelle ne se portait que mieux si l'on savait lui accorder ses justes vacances d'irrŽalitŽ, de mme que peut-tre, si l'on en croit des travaux comme ceux de Michel Jouvet, le sommeil paradoxal est le gardien de "l'individuation psychologique"[25], de mme tout ce qui Žchappe dans la langue aux rgles du binarisme est sans doute nŽcessaire ˆ la vie, en l'adulte, de logos et de psychŽ. Tout ce qui est trop marquŽ par le double se doit sans doute de s'abandonner aux troubles pour permettre la stimulation qui est garante du gožt de vivre, et, au-delˆ, du dŽveloppement continu de soi, et pas seulement chez le pote.

Une des grandes leons de F—nagy est donc d'inciter ˆ jouer, ˆ l'instar des potes et des "artistes vocaux", avec la langue, avec la "vive voix", parce que de la sorte c'est tout autant notre souplesse langagire qui s'exerce que nos facultŽs psychiques elles-mmes. En effet, le passage citŽ plus haut, qui rappelle l'intŽrt qu'il y a ˆ recourir ˆ des moyens "musicaux" en jouant avec les mots et avec les sons, se continue comme suit: "Langue et conscience constituent une unitŽ indissoluble: elles se crŽent mutuellement."[26] Eh bien, si logos et psychŽ sont une seule et mme chose, cela entra”ne des consŽquences et incite ˆ des applications pratiques, tant sur le plan de l'Žducation, de l'apprentissage des langues ou de la formation littŽraire et artistique, consŽquences et applications qui relvent d'une certaine forme de sagesse enjouŽe et gŽnŽreuse dont l'Ïuvre et la vie de F—nagy nous donnent un pertinent exemple. Une sagesse marquŽe par un grand souci d'Žcoute tout ˆ fait liŽ ˆ un grand souci de crŽation verbale. Mais ce serait lˆ le sujet d'une autre communication. On s'effacera donc ˆ travers la voix de quelques grands-Žcoutants-grands-volubiles, qui feront Žcho mieux que quiconque aux modestes rŽflexions qui prŽcdent.

 

                                               

 

 

                       *

"Maintenant je ne vais plus qu'ŽcouterÉ

J'entends les sons qui se c™toient, se combinent, se mlent ou se suivent,

Les sons de la ville, et les autres, les sons du jour et de la nuitÉ"[27]

 

                       *

"Mots que j'aime.

Sombre gemme.

Stratagme

Du NŽant ?

 

Ombre blme

en moi-mme

du suprme

Maintenant."[28]

 

                       *

"Je devrais m'exŽcrer, caduque la surface,

de revenir courbŽ sur l'antique Žtabli

pour lustrer, tous promis aux vallons de l'oubli,

les mots huit mille fois grognons qu'on les refasse.

 

Dans les mots, force, rut, amer, felouque, ormeau,

de nos cÏurs serpenta le cil de la fournaise.

Baise encore une fois la main qui les soupse.

Elle s'ouvre. Le mot tombe contre le mot.

 

L'ultime, ultime son, Žcoutez-le ! Les seigles,

plumage d'aigle sans le sang,, pŽrimeront.

Le glacŽ souvenir d'armure et d'aviron

Žpaissit la minute et la cendre des sicles.

 

Les mots, chaussŽs de plomb sournois, l'ongle butŽ

jumelŽs d'isthme entre leurs cous pleins de carottes,

avec des scions ˆ la pointure des marottes

je les chŽris cessant de nous dŽconcerter.

 

Les mots, souvent bouvreuils risibles de mŽlange,

mre, mer, tue et tu, vend, vent, van, puits, poix, pou,

par la voix refusŽs permettront tout ˆ coup

des jardins de cristal pour dissoudre l'archange."[29]

 

            *

"Je ris aux mots, j'aime quand a dŽmarre,

qu'ils s'agglutinent et je les dŽglutis

comme cent cris de grenouille en frai.

Ils sautent et s'appellent,

s'Žparpillent et m'appellent,

et se rassemblent et je ne sais

si c'est Je qui leur rŽponds ou eux encore

dans un tumulte intraitablement frais

qui vient sans doute de mes profondes lvres,

lˆ-bas o l'eau du monde m'a donnŽ vie."[30]

 

                       *

"J'exalte un patois capricieux puisŽ dans la chair

anormale des vieux livres en dŽcomposition

dans les vieilles revues syphilitiques des cagibis

 

Ë moi un langage irrationnel de carbone pur et d'orgie"[31]

 

                       *

"Le cÏur en bataille

il reprend vie

            son arme ?

 

                                   La syntaxe anonyme.

 

Le verbe incandescent

la fivre ˆ la bouche

il dŽchire ses mots

pour en faire

                       une

                                   conscience-mitrailleuse."[32]

 

           

 

 

 

Patrick Quillier, UniversitŽ de Nice-Sophia Antipolis

 

 

 

sommaire

 

 

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[1]  Chez un pote multiple comme Fernando Pessoa, dans l'Ïuvre de qui on trouve un pome portant ce titre, la construction de soi passe par une qute des Žchos de la voix, entreprise baignŽe d'une sorte d'Žrotisme primordial o tous les sens contribuent ˆ la dŽcouverte, comme si, en plaant l'oreille au cÏur du dispositif, on redonnait valeur opŽratoire ˆ l'ensemble de la sensibilitŽ, trop souvent anesthŽsiŽe par l'hypertrophie du regard.

[2]  in "L'enveloppe sonore du moi", in Narcisses, Nouvelle Revue de Psychanalyse, n¡13, printemps 1976, Paris, pp.176 sqq.

[3]  Voir par exemple in La Haine de la musique, Calmann-LŽvy, 1996, p.164

[4]  Pascal Quignard, qui vient de rappeler le recensement fait par le musicien Murray Schafer de ces b‰timents, affirme qu'en eux "l'Žcho engendre le mystre du monde alter ego. Lucrce disait simplement que tout lieu ˆ Žcho est un temple." (ibid., pp.165/6)

[5]  in RhŽtorique spŽculative, Calmann-LŽvy, Paris, 1995, pp.22-23

[6]  Par exemple, ˆ propos de Rousseau, in De la grammatologie, ƒditions de Minuit, Paris, 1967, p.353

[7]  in La voix et le phŽnomne, Presses Universitaires de France, Paris, 1972, p.77

[8]  Voir encore cette formule de la psychanalyste Ilse Barande, qui, en accordant une place de choix ˆ "l'enveloppe sonore du moi", montre que toute discipline peut tre enrichie lorsqu'elle confronte ses concepts opŽratoires avec d'autres, issus de dŽmarches diffŽrentes : "Il ne peut en effet nous Žchapper que, sauf surditŽ, chacun de nous auditionne sa propre voix et que cette situation est autrement prŽcoce que la rencontre avec le miroir, l'apparition Žpisodique du corps propre comme image. Les intonations des proches prŽcdent leurs silhouettes vues." (in "L'inou•", in Polyphonie pour Iv‡n F—nagy, MŽlanges offerts en hommage ˆ Iv‡n F—nagy par un groupe de disciples, collgues et admirateurs, L'Harmattan, Paris, 1997, p.30)

[9]  in De la grammatologie, op.cit., p.33

[10]  Telle est la citation de Husserl qui ouvre, entre deux autres, le volume de Derrida: "Un nom prononcŽ devant nous nous fait penser ˆ la galerie de Dresde et ˆ la dernire visite que nous y avons faite: nous errons ˆ travers les salles et nous arrtons devant un tableau de ThŽniers qui reprŽsente une galerie de tableaux. Supposons en outre que les tableaux de cette galerie reprŽsentent ˆ leur tour des tableaux, qui de leur c™tŽ feraient voir des inscriptions qu'on peut dŽchiffrer, etc." (op. cit. p.00)

[11]  ibid., p.117

[12]  "L'histoire de la mŽtaphysique est le vouloir-s'entendre-parler absolu." (ibid., p.115)

[13]  in "Ë propos de la gense de la phrase enfantine", in Lingua, volume 30, n¡1, Amsterdam, 1972, p.34

[14]  On entend bien sžr ici psychŽ au sens de miroir. Ce qui, avec l'adjectif sonore, constitue, en rŽsonance avec les considŽrations citŽes plus haut d'un Pascal Quignard ˆ propos des "temples ˆ Žchos",  un authentique dispositif ˆ Žchos apte ˆ faire na”tre et logos et psychŽ (au sens polyvalent invoquŽ en introduction).

[15]  Comme dans la phŽnomŽnologie o "une non-prŽsence irrŽductible se voit reconna”tre une valeur constituante, et avec elle une non-vie ou une non-prŽsence ou non-appartenance ˆ soi du prŽsent vivant, une indŽracinable non-originaritŽ." (Jacques Derrida, in La voix et le phŽnomne, op. cit., p.5)

[16]  Il faut comprendre les prŽsents guillemets comme doubles: ils indiquent que les propos de F—nagy ont d'abord ŽtŽ pris en note par son interlocuteur, qui les transcrit donc ici avec toute la prudence mŽthodologique qui s'impose, Žtant donnŽ les dŽformations ˆ laquelle cette triple opŽration d'Žcoute, d'enregistrement par Žcrit et de restitution trs postŽrieure, est susceptible de les avoir soumis.

[17]  in Lingua, op. cit., p.46

[18]  ibid., p.60

[19]  in La mŽtaphore en phonŽtique, "Studia Phonetica" n¡16, Ottawa, 1980, p.162

[20]  Et F—nagy lui-mme n'Žchappe pas ˆ cette tendance.

[21]  in La vive voix, essais de psycho-phonŽtique, Payot, Paris, 1991, p.323

[22]  in "PrŽlangage et rŽgressions syntaxiques", in Lingua n¡36, Amsterdam, 1975

[23]  in La vive voix, essais de psycho-phonŽtique, op. cit., p.320

[24]  Aprs avoir ŽtudiŽ les diffŽrentes composantes du soliloque de la petite enfance, Gabrielle Konopczynski note que cette catŽgorie d'usage du langage — qui joue, pour l'enfant, un r™le de ressourcement dans les "tendances prŽlinguistiques" et autres "pulsions primaires qui constituent le ressort du fonctionnement psychique" —  est "rarement dŽcrite chez l'adulte", sans doute parce que "si l'adulte soliloque, il ne l'avoue gure". Elle pose alors quelques questions qui recoupent les perspectives qui nous prŽoccupent ici, et qui font partie depuis toujours sans doute des points de fuite de logos et de psychŽ dans les horizons multiples du pome: "Se dŽbarrasserait-il dans le soliloque de certaines contraintes linguistiques ? Lesquelles ? Peut-tre celles qui entravent sa personnalitŽ la plus profonde ? Utiliserait-il alors la "base pulsionnelle primaire" de sa phonation ? Donnerait-il ˆ sa voix un "investissement libidinal" maximal [comme dit F—nagy dans La vive voix], soigneusement cachŽ dans le quotidien ? Le recours momentanŽ ˆ un systme de communication de type prŽverbal serait intŽressant ˆ Žtudier, non seulement chez le pote, comme l'a fait magistralement Iv‡n F—nagy, mais chez tout un chacun. Malheureusement, "faire du soliloque" en laboratoire para”t pour le moins difficile, artificielÉ et inutile, car les contraintes de tous ordres y reviendraient, encore plus prŽgnantes." (in Polyphonies pour Iv‡n F—nagy, op. cit., p.275) Certes, nous mettrions pour notre part quelques bŽmols ˆ la terminologie employŽe, notamment en ce qui concerne les "pulsions", mais il n'est pas douteux que la question du rapport volubile ˆ logos et psychŽ nous para”t tout ˆ fait importante pour ce qui est du dŽveloppement de la personnalitŽ de tout un chacun.

[25]  Voir par exemple, Michel Jouvet, Le sommeil et le rve, ƒditions Odile Jacob, Paris, 1992, en particulier le chapitre VIII, pp.170 ˆ 200

[26]  in La vive voix, essais de psycho-phonŽtique, op. cit., p.320

[27]  Walt Whitman, Chant de moi-mme, citŽ par Murray Schafer, in Le paysage sonore — Toute l'histoire de notre environnement sonore ˆ travers les ‰ges, ƒditions JCLatts, Paris, 1979, p.15

[28]  Audiberti, in Des Tonnes de semence, Toujours, La Nouvelle Origine, PoŽsie/Gallimard, Paris, 1981, p.143

[29]  ibid., pp.161-162

[30]  AndrŽ FrŽnaud, in La Sainte Face, Gallimard, Paris, 1985, p.72

[31]  Djamal Imaziten, in Anthologie de la nouvelle poŽsie algŽrienne, ŽditŽe par Jean SŽnac, Librairie Saint-Germain-des-PrŽs, Paris, 1971

[32]  Hamid Skif, ibid., p.106