Eloge du minimum*

 

 

 

 

         JĠai dit un jour ˆ Jorge Martins que pendant longtemps jĠassociais sa peinture ˆ celle de Degas. Comme chez Degas, la peinture est pour Jorge Martins la tentative explicite de rŽsolution de problmes, les tableaux sont des expŽriences qui, dans le mme temps Žnoncent et exhibent, et vŽrifient, confirment des hypothses de solution. En rŽponse, Jorge Martins mĠa fait lire quelques unes de ses notes ainsi que  lĠadmirable Žcrit de ValŽry sur Degas, dans lequel jĠai trouvŽ les confirmations que je cherchais. Ç Une Ïuvre Žtait pour Degas le rŽsultat dĠune quantitŽ indŽfinie dĠŽtudes, et puis, dĠune sŽrie dĠopŽrations. Je croyais bien quĠil pensait quĠune Ïuvre ne peut jamais tre dite achevŽeÉ È ; ÇUn artiste de cette espce profonde, plus profond quĠil nĠest sage de lĠtre, diffre la jouissance, crŽe la difficultŽ, craint les plus courts chemins. Degas refusait la facilitŽ È. Et encore : Ç Les obstacles sont les signes ambigus devant lesquels les uns dŽsesprent, les autres comprennent quĠil y a quelque chose ˆ comprendre. È (ValŽry ajoute, dĠailleurs : Ç mais il en est qui ne les voient mme pasÉ1È.) 

            Trs exactement, le problme principal auquel Jorge Martins se confronte dans ses dessins, plus directement encore que dans lĠensemble de son Ïuvre, a quelque chose dĠune gense idŽale des formes. Pour Degas ce serait-lˆ le thme central, sinon la dŽfinition mme du dessin. Ç Le dessin, disait-il, nĠest pas la forme, il est la manire de voir la forme È ce que, dans la conversation, ValŽry feint de ne pas comprendre (Ç comprends pas È, sĠexclame-t-il, ˆ la plus grande irritation du peintre). Mais personne nĠen aura mieux expliquŽ le sens, dans une page merveilleuse qui convient parfaitement aux dessins de Jorge Martins : Ç Je jette sur une table un mouchoir que jĠai froissŽ. Cet objet ne ressemble ˆ rien. Il est dĠabord pour lĠÏil un dŽsordre de plis. Je puis dŽranger lĠun des coins sans dŽranger lĠautre. Mon problme, cependant, est de faire voir, par mon dessin, un morceau dĠŽtoffe de telle espce, souplesse et Žpaisseur, et dĠun seul tenant. Il sĠagit donc de rendre intelligible une certaine structure dĠun objet qui nĠen a point de dŽterminŽe, et il nĠy a point de clichŽ ou de souvenir qui permette de diriger le travailÉ È On scrutera lĠinforme non pour le dŽclarer informe et le laisser tel quĠil est immŽdiatement, mais pour pressentir en lui lĠannonce des formes – les Ç formes informes È, dit encore ValŽry,  Žvoquent une Ç possibilitŽ È -, dŽcrire ce que doit tre son advenir ˆ la forme ; je cite maintenant Jorge Martins : Ç La peinture est lĠalgorithme de lĠinvisible È. Et le dessin est peut tre lĠopŽrateur le plus appropriŽ pour affronter une telle question.

            Aprs ces dessins, Jorge Martins a entamŽ une sŽrie dĠhuiles o commencent ˆ tre rŽsolues les interrogations sur la lumire, prŽsentes dans les tableaux et dessins de 1975-1978, (chacun dĠeux est un problme, admirablement fixŽ : comment un rayon de lumire peut-il sĠŽclipser sous une porte? ou se dissoudre et se perdre derrire un mur, ou entre les plis dĠun tissu ?). Dans les huiles les plus rŽcentes la lumire appara”t comme dominŽe, reculant dans lĠhorizon et donnant lieu au jeu des formes – dŽjˆ instituŽes, patentes, quoique toujours minimales –  et des couleurs, absolument surprenantes, en elles-mmes et dans leurs relations. A les voir je comprends les autres aphorismes de Jorge Martins : Ç Couleur est Forme È ; Ç La couleur, cĠest les formes qui raisonnent (et rŽsonnent) È et surtout : Ç NĠutiliser que la couleur inŽvitable È.

            RŽalisŽe dans les dessins qui nous font face, la recherche sur les formes et sur leur impossible relation avec la matire, que la couleur libre mais cache Žgalement, semble aujourdĠhui permettre ˆ Jorge de redistribuer les angles dĠattaque et de trouver des Žquilibres nouveaux et inattendus. CĠest pourquoi, sur le chemin qui le mne de lĠexpŽrience et de lĠinterrogation aux dŽvoilements, aux dŽveloppements - ces dessins sont une charnire dŽcisive. Il y est question, exclusivement, de lĠessentiel. Ç La forme doit faire corps avec le concept È Žcrit Jorge Martins, qui note aussi, cependant : Ç Il nĠy a apparition de formes que lˆ o le rationnel et lĠirrationnel se rencontrent È. Essence, concept, raison et dŽraison appartiennent au registre de la peinture et non de la philosophie. En portugais, cette fois : Ç Il nĠy a quĠen Peinture que lĠon puisse penser Peinture È ; et ValŽry : Ç Mais comment Parler Peinture ? È

            Dans la mesure seulement o nous sommes capables de la laisser parler, en disant le minimum et en rŽsistant ˆ la tentation (immŽdiate, presque imposŽe) dĠidentifier des Ç concepts È dans ces dessins. Ainsi, il serait passionnant et, je crois, ˆ propos, dĠy chercher le rŽpertoire de la thŽorie des catastrophes et quelques-uns de ses lieux dĠapplication : minimums simples et plis, rides, papillons et ombilics, bifurcations, diffŽrents schŽmas de duplication, symŽtries, mitoses ; et en mme temps dĠŽpurer la sŽmantique qui leur est immanente : la persistance, le bord, le commencement et la fin, lĠŽmission, la capture, la traversŽe, la fente, la coupure, le rejetÉ De telles approximations seraient rŽvŽlatrices, mais tout autant inexactes, avant tout parce que, dans les dessins de Jorge, les morphologies ne sont pas dynamiques – ou alors elles signifieraient lĠextraordinaire reprŽsentation de dynamiques excluant le mouvement. Fixations, hors du temps, dĠune annonce, ou dĠun rŽsultat, de jeux de forces (peut-tre), les dessins disjoignent les ŽlŽments du jeu et ignorent les trajectoires. Ils sont rŽversibles, chaque fin y serait le commencement dĠun autre commencer, et le mouvement, comme figŽ, se donnerait dans la forme dĠune itŽration indŽfinie qui suggre en fin de compte sa propre irrŽalitŽ.

         Au lieu de cela, lĠŽlasticitŽ de lĠarc qui se plie, lĠinstabilitŽ dĠune ligne oblique, une lame sur le point de se dŽcoller, ou dŽjˆ pliŽe ; ou lĠirruption dĠune surface noire, toujours et dŽjˆ donnŽe, ou le sillon blanc dĠune fente. C'est-ˆ-dire, la Ç forme È sans le Ç fond È : les dessins de Jorge Martins ignorent les lois de la Gestalt. Des assemblages de lignes et de b‰tonnets, entre lĠimmobilitŽ et un lŽger, infime tremblement ; qui se croisent en grilles (nĠemprisonnant rien), se diffusent, se rŽpandent et se fixent en taches grises puis noires, ou se cachent sous le noir qui finit (peut-tre) par tout recouvrir ; ou qui se dŽploient, dŽjˆ en deux b‰tonnets, dŽjˆ en deux lames, dŽjˆ en trois surfaces que seules les nuances de gris diffŽrencient, dŽjˆ en formes juxtaposŽes, dŽjˆ en Žchelles qui ne montent ni ne descendent, mais planent, sans support ; ou mme qui, situation extrme, se scindent en taches qui sĠignorent les unes les autres, nĠexistant que pour nous qui les voyons en mme temps. CĠest ce que veut dire une gense des formes.

         Mais comment peuvent-elles, ensuite, se maintenir, se donner ˆ conna”tre, sĠattirer, se repousser, se rŽpondre – si la nŽcessitŽ nĠa cours quĠˆ lĠintŽrieur du processus de diffŽrenciation ? La lumire est ici lĠŽquivalent de la dynamique, assurant la cohŽsion propre ˆ chaque forme (manifestŽe par son granulŽ) et les correspondances et liaisons (marquŽes par des duplications, oppositions, exaspŽrations de luminositŽ). La lumire vient du dedans, elle nĠest pas reflet mais phosphorescence, en parfaite consonance avec les exigences dĠune nŽcessitŽ interne. Elle habite autant le noir que le gris et le blanc ; elle est une brume qui brouille de petites formes dŽtachŽes ; elle peut aussi demeurer comme un interstice Žclatant qui blesse des formes jumelles, ou sĠintroduire, bienfaisante et apaisante, entre la forme pure et la calligraphie sous-jacente ; elle peut encore ronger les limites du dessin, crŽant des bords, ou lĠenvers, et cĠest alors le dessin qui est Žclat et les limites consisteront en des suggestions dĠombre.

         Et, au lieu dĠun fond, lĠallusion ˆ la matire, par le moyen dĠune quasi-calligraphie, qui tiendrait lieu de fond (peut-tre). Car les formes ne se Ç matŽrialisent È pas. Ici aussi il y a disjonction, superposition de la forme ˆ la calligraphie, du cosmos au chaos, du trait coagulŽ au rayŽ dŽlibŽrŽment alŽatoire, sans vecteurs ni lignes de force. Mais dire la matire par une calligraphie est aussi dire quĠelle est rŽceptacle de formes ; et le dire dĠune manire aussi tŽnue est aussi la dire habitŽe par le vide. Rien de cela nĠest simple ou clair.

         Nous commenons ˆ nous laisser prendre (le terme est de Maria Filomena Molder) par une inquiŽtante rupture des relations apparentes entre cause et effet, espace et forme, forme et matire. Ce qui nous para”t repos est suspect car cela devrait reprŽsenter la (con)sŽquence dĠun  mouvement qui ne se laisse pas deviner (ou qui se donne dans et au travers de sŽries de rŽpliques qui devraient se mouvoir). Par le fait de sĠy trouver, les formes devraient, semble-t-il, occuper lĠespace, qui ˆ lĠinverse semble tre crŽŽ par elles, comme une aura et une rŽverbŽration. La lumire est intŽrieure, la matire sĠŽcrit mais demeure impŽnŽtrable, les symŽtries se rŽvlent ab”mes, elles sŽparent, soit par la fente qui sĠinsinue entre les parties symŽtriques, soit par lĠŽclat ou la coupe noire, blessure ouverte ou cicatrice, de la division – au lieu de rŽunir et dĠŽtablir des stabilitŽs : fearful symmetries, comme chez Blake, que Vasco Graa Moura Žvoque : Ç terrible symŽtrie / aux forts de la nuit ? fils / de sable fin coulant silencieux È.

            Les Žmotions se contredisent. DĠabord les beaux Žquilibres indiscutables, les bons ordonnancements, la merveilleuse facture, ŽlŽgante et propre. Comme chez Degas, un art racŽ. Ensuite (encore comme chez Degas), le sentiment que tout cela est prŽcaire et apparent, et que le Ç possible È est aussi improbable. Mais le mystre de la gense nous est indiquŽ ; parce quĠils le donnent ˆ voir essentiellement, ces dessins constituent aussi une cŽlŽbration et existent au-delˆ dĠeux-mmes. Ils sont des solutions minimales, ou un minimum de solution, ils jouissent de ce minimum dĠexistence suffisant pour se perpŽtuer, tout en sachant quĠainsi on nĠerre pas.

 

 

 

Fernando Gil

 

 

 

 

 

* ELOGIO DO MêNIMO a ŽtŽ initialement publiŽ dans MODOS DA EVIDĉNCIA, Imprensa Nacional-Casa Da Moeda, Lisbonne, 1998, p. 528.

 

 

 

Traduction : Eric Beauron, Flora Maia Bonfanti et Olivier Capparos,

remerciements ˆ Patrick Quillier pour sa relecture Žclairante.

 

 

 

sommaire

 

 

lire aussi :

L'ŽnergŽtique de la pensŽe

par Olivier Capparos

 

Entretien sur Fernando Gil

avec Rosa Alice Branco

 

 



1 Toutes les citations de Paul ValŽry et de Jorge Martins sont en franais dans le texte (N.d.t.).