Le cas Joyce : des couleurs du monde

ˆ la fabrique sinthomatique

 

 

 

Remember your epiphanies written on green oval leaves, deeply deep, copies to be sent if you died to all the great libraries of the world, including Alexandria? Someone was to read them after a few thousand years, a mahamanvantara. [É] When one reads these strange pages of one long gone one feels that one is at one with one who onceÉÉ

(Ulysses, 34)

 

Nous sommes dans le chapitre 3 dĠUlysse placŽ sous lĠŽgide de ProtŽe. Stephen est sur le point dĠabandonner son projet littŽraire des Žpiphanies, et Joyce est sur le point de faire passer ˆ lĠarrire-plan son proto-hŽros pour faire entrer Bloom sur scne : changement de dŽcor, si toutefois il y en a jamais eu, car Joyce qui nĠa jamais voulu publier Stephen Hero Žvitera soigneusement le terme dĠŽphiphanie dans le Portrait de lĠartiste. Ç ProtŽe È est le chapitre du changement de style, o insiste la question du nouage rŽel/symbolique/imaginaire.

 

Y a-t-il un corps ?

            Le chapitre sĠouvre sur la figure de Stephen sur la plage de Sandymount, plongŽ dans ses mŽditations sur les modalitŽs du visible. LĠimage de son corps est ˆ lĠŽpreuve, lˆ o les destriers du dieu irlandais Mananaan, cĠest-ˆ-dire les vagues, font et dŽfont la rŽalitŽ.

            Stephen ne sera jamais le saint dont le vÏu pieux Žtait de ne pas avoir le nez rouge comme son pre[i]. QuĠa-t-il hŽritŽ de ce pre ? Juste un bout de rŽel, sa voix[ii]. LorsquĠil pense ˆ son engendrement dans le lit parental, cĠest la dimension rŽelle plut™t que symbolique de lĠaffaire qui surgit :

Wombed in sin darkness I was too, made not begotten. By them, the man with my voice and my eyes and a ghostwoman with ashes on her breath. (32).

 

Les chevaux de Mananaan apportent dĠabord la charogne dĠun chien, Ç dogsbodyĠs body È (37), anagramme du nom de dieu :

A bloated carcass of a dog lay lolled on bladderwrack. Before him the gunwhale of a boat, sunk in sand. Un coche ensablŽ Louis Veuillot called GautierĠs prose. These heavy sands are language tide and wind have silted here. (35)

 

SĠy ajoute le souvenir de la mre mourante, vomissant des biles amres[iii], puis le retour du cadavre paternel qui ensemence lĠocŽan :

Full fathom five thy father lies. [É] A corpse rising saltwise from the undertow, bobbing a pace a pace a porpoise landward. There he is [É] Bag of corpsegas sopping in foul brine. A quiver of minnows, fat of a spongy titbit, flash through the silt of his buttoned trouserfly. (39)

 

Face ˆ lĠinconsistance de lĠAutre du symbolique (pre, mre, Dieu), la substance jouissante envahit la rŽalitŽ qui nĠarrive pas ˆ se constituer: pas de dŽcor, mais des corps chargŽs de lĠhorreur de Das Ding, une dŽferlante de voix qui vampirisent le sujet – Ç The flood is following me. [É] Feefawfum. I smellz de bloodz ods and Irisdzman. È (37). Comment le fils peut-il alors avoir un corps quand aucune coupure symbolique nĠopre ?

            La vocation littŽraire de Stephen comme peintre des couleurs du monde, inspirŽe comme chacun sait de lĠesthŽtique de Saint Thomas dĠAquin Žtait une premire rŽponse. Une rencontre triviale avec un point de rŽel fait na”tre le dŽsir dĠun geste poŽtique : cĠest la fameuse Žpiphanie dĠEccles Street ˆ la suite de laquelle Stephen compose Ç La Vilanelle de la tentatrice È. On conna”t aussi les trois conditions qui donnent ˆ lĠobjet ses qualitŽs Žpiphaniques : integritas, consonantia, claritas ; lĠobjet se dŽtache sur le fond informe du rŽel dans sa quidditas – mme une horloge peut sĠŽpiphaniser. Les Žpiphanies censŽes sĠŽcrire sur ces feuilles vertes ovales devaient porter les couleurs de la nature et assurer ˆ Stephen un nom, et, partant, un corps : mais voilˆÉ Ç When one reads these strange pages of one long gone one feels that one is at one with the one who onceÉ È - la rŽpŽtition obsŽdante de Ç one È suggre que lĠŽpinglage du nom au corps ne se fait pas, que Stephen baigne dans la substance de lĠindiffŽrenciŽ. Aristote, St Thomas dĠAquin ne servent ˆ rien. LĠŽcriture est en panne, ensablŽe dans une mŽtonymie sans fin, grain de sable contre grain de sable, en lĠabsence de mŽtaphore paternelle – Ç These heavy sands are language tide and wind have silted here. È (37)

            LĠŽphiphanie littŽraire est enracinŽe dans le spot of time romantique (Beja, 74). Pour Joyce, elle marque un essai sublimatoire dĠillumination profane dans le contexte de son rapport ˆ sa famille. Mais cĠest dŽjˆ Ç a sort of red herring È (Aubert) : Joyce dŽtourne un terme thŽologique pour lĠappliquer ˆ lĠexpŽrience du rŽel[iv] qui ne cesse pas de ne pas sĠŽcrire : le ratage du sens et le ratage du rapport sexuel. Nous sommes au littoral du rŽel, o se produit :

[É] a radiant phenomenon, spiritual though natural, natural though asserting the dignity of man confronted with the Other and the Other world, whether it be called madness, jouissance or death. (Aubert, 53)

 

Ce qui happe le sujet est un ŽvŽnement de corps, une jouissance fŽminine marquŽe du signifiant Ç swoon È, Ç the hosts of the dead È ˆ laquelle Gabriel Conroy fait accueil. Richard Ellman a signalŽ lĠimportance pour Joyce de tels moments : Ç All releases from excessive consciousness attracted him ; he wrote in one of his epiphanies of the pleasure of another kind of release. È (Ellman, 132)[v]. Le sujet sĠouvre alors ˆ lĠŽtranger – voire lĠennemi – comme le suggre le mot host.[vi] CĠest ce savoir quant au rŽel extime qui vient toujours flanquer le dŽcor par terre qui est en cause[vii].

            Mais si le voile du beau ne tient pas, comment mettre fin ˆ la mŽtonymie folle, comment introduire un  point de silence dans le dŽferlement des voix qui viennent de lĠAutre? Les mots dŽrapent le long de la cha”ne signifiante, le bouclage de la signification phallique qui met en place le sens nĠarrive pas ˆ se faire :

His lips lipped and mouthed fleshless lips of air : mouth to her moomb. Oomb, allwombing tomb. His mouth moulded issuing breath, unspeeched : ooeehah : roar of cataractic planets, globed, blazing, roaring wayawayawayawayaway. (38)

 

Si le lecteur fait lĠexpŽrience de lire ˆ haute voix ce passage, il sĠaperoit de la difficultŽ pour Joyce de ponctuer, dĠaccŽder ˆ ce qui ferait reprŽsentation/dŽcor : a dŽrape constamment (his lips lipped/slipped), a nĠa pas de corps (fleshless lips/slips of air). La castration signifiante nĠopre pas : le corps du sujet colle ˆ la bouche et au ventre de la mre (moomb [É] allwombing tomb). Les mots ne peuvent pas prendre corps : les lvres tentent de formuler quelque chose mais aucune consonne ne rŽussit ˆ faire coupure dans le flux vocalique : Ç ooeehah È, Ç wayawayawayawayaway È.

            Ce qui se passe ici est crucial pour saisir la diffŽrence entre la fiction Žpiphanique et lĠŽcriture comme sympt™me, puis sinthome, que Lacan a dŽduite de Joyce. Il sĠagit de deux versions de lĠinconscient : lĠinconscient transfŽrentiel qui sĠappuie sur lĠimaginaire de lĠinterprŽtation, et lĠinconscient rŽel. On pourrait dire que dans le cas de la fiction sublimatoire qui aligne un objet sur le vide de Das Ding, lĠartiste propose un aller du premier au second, puis retour : par exemple, dans Heart of Darkness, Conrad vide le sens de Ç The horror ! The horror ! È sur lequel lĠobjet sublime, Kurtz, se profile. Et cĠest ˆ partir de ce vide amŽnagŽ au cÏur du rŽcit que lĠŽcriture pourra chatouiller de lĠintŽrieur le silence de lĠobjet-voix, faire rŽsonner le vide qui nous regarde. DĠo la fameuse mŽtaphore du rŽcit conradien comme halo lumineux dont les particules en suspension cernent une zone de silence. Joyce, quant ˆ lui, quitte lĠinconscient transfŽrentiel – il est, dira Lacan, dŽsabonnŽ ˆ lĠinconscient.

            Dans Ç ProtŽe È, face au retour de la Chose impossible ˆ Žvider, Stephen cherche du papier et trouve la lettre dĠun certain Deasy ˆ propos de la maladie des moutons, mouth and foot disease : la paronomase Deasy/Disease suggre que cĠest bien le nom qui est en souffrance, et que la maladie ensable les pieds et englue la bouche du sujet. Il sĠagit, en lĠabsence de castration signifiante, de parvenir ˆ un acte de nomination qui ne relverait pas du symbolum mais plut™t du deed poll : Stephen, qui a oubliŽ de prendre ˆ la librairie ses petits morceaux de papier – Ç slips È - sur lesquels, comme son crŽateur, il a coutume dĠŽcrire, dŽchire un morceau de la lettre et gribouille un pome sur Ç a table of rock È. :

Paper. The banknotes, blast them. Old DeasyĠs letter. Here. Thanking you for the hospitality tear the blank end off. Turning his back to the sun he bent over far to a table of rock and scribbled words. ThatĠs twice I forgot to take slips from the library counter. (38)[viii]

 

Quelque chose de son corps prend alors corps, qui nĠest autre que son ombre – preuve platonicienne quĠil a un corps : Ç His shadow lay over the rocks as he bent, ending. È

            Voilˆ donc pourquoi les jolies feuilles vertes tombent : la folie du glissement mŽtonymique (his lips lipped) trouve un arrt possible dans la dŽchirure du slip of paper qui marque bien la position marginale de Joyce hŽrŽtique, lĠhŽrŽsie se dŽfinissant comme pensŽe Ç contre È plut™t que comme crŽation ex nihilo, ˆ partir du vide de la Chose. Joyce sera ma”tre du slip of the tongue plut™t que de sĠaffilier ˆ lĠAutre de la littŽrature:

Who watches me here ? Who ever anywhere will read these written words ? Signs on a white field. Somewhere to someone in your flutiest voice [É] You find my words dark. Darkness is in our souls do you not think ? (38)

 

CĠest tout de mme autre chose que dĠimaginer quĠun jour la bibliothque dĠAlexandrie recueillera les Žpiphanies pour Žclairer le monde de leur lumire. Du point de vue de lĠacte, on peut dire que Stephen abandonne la fiction sublimatoire, impuissante face ˆ la jouissance hallucinatoire et ˆ la menace de dissolution psychotique.

            Mais la tentative est de courte durŽe, la dŽrive mŽtonymique emporte tout :

Listen : a fourworded wavespeech : seesoo, hrss, rsseeiss, ooos. Vehement breath of waters amid seasnakes, rearing horses, rocks. In cups of rocks it slops : flop, slop, slap : bounded in barrels. And, spent, its speech ceases. It flows purling, widely flowing, floating foampool, flower unfurling. (39)

 

Le cadavre du pre revient, charriant avec lui lĠobsŽdante question de la mŽtempsychose, le passage sans coupure de la substance dĠun corps ˆ un autre:

God becomes man becomes fish becomes barnacle goose becomes featherbed mountain. Dead breaths I living breathe, tread dead dust, devour a urinous offal from all dead.Ó (40).

 

Si le ver Žtait dŽjˆ dans le fruit Žpiphanique[ix], Stephen a affaire ˆ quelque chose de beaucoup plus indigeste. Le chapitre se cl™t sur cette invasion de lĠimmonde. Stephen cde la place ˆ ce saint homme de Bloom, lĠirlandais vaguement juif qui se rŽgale de rognons grillŽs Ç which give to his palate a fine tang of faintly scented urine È (45) : le cru passe au cuit, la jouissance se civilise mais lĠŽcriture renonce ˆ faire dŽcor. Elle se consacrera ˆ traiter la jouissance en-corps, encore et encore.

           

Le nouage de la voix ˆ la lettre

            Les voix auxquelles Stephen a affaire relvent du rŽgime de lĠobjet a que Lacan a ajoutŽ aux objets freudiens. La voix et le regard se situent du c™tŽ dĠun objet ˆ jamais perdu, insaisissable dans lĠAutre :

[É] it is as if, when weĠre talking, whatever we say is an answer to a primordial address by the Other - weĠre always already addressed, but this address is blank, it cannot be pinpointed to a specific agent, but is a kind of empty a priori, the formal "condition of possibility" of our speaking ; so it is with the object returning the gaze, which is a kind of formal "condition of possibility" of our seeing anything at all.[x]

 

Ce point de silence dans lĠAutre dŽtermine la distinction sujet-objet, rŽalitŽ-rŽel.  Que se passe-t-il dans la psychose ? Ce point de rŽel dans lĠAutre fait partie de la rŽalitŽ, il nĠa pas ŽtŽ extrait et insiste sous la forme dĠhallucinations visuelles ou auditives :

[É] in psychosis, we effectively hear the voice of the primordial Other addressing us, we effectively know that we are being observed all the time [É] something is missing, the key signifier (the "paternal metaphor") is rejected, foreclosed, excluded from the symbolic universe and thence returns in the real in the guise of psychotic apparitions [É]in order for us to have "normal access to reality," something must be excluded, "primordially repressed." In psychosis, this exclusion is undone: the object (in this case, the gaze or voice) is included in reality, the outcome of which, of course, is the disintegration of our "sense of reality," the loss of reality. (91)

 

Le Chapitre Ç Sirnes È dĠUlysse fournit un exemple paradigmatique de la nŽcessitŽ dĠextraire ce point de silence par un usage Ç aphone È du signifiant, cĠest-ˆ-dire lĠobjet-lettre.

            Au bar o officient Miss Douce et Miss Kennedy, Lenehan, grand raconteur dĠhistoires, rŽcite la fable du renard et de la cigogne, une des formes de la voix imposŽe de lĠAutre pour faire avaler aux enfants une pilule de morale. : le renard demande ˆ la cigogne de lui ™ter un os coincŽ dans la gorge. La voix de Lenehan ronronne :

Ah fox met ah stork. Said thee fox too thee stork: Will you put your bill down inn my troath and pull upp ah bone? He droned in vain. (6)

 

Le lecteur voit appara”tre en surplus du discours des lettres quasi-silencieuses – le h, le e, le o, le n et le p redoublŽs – qui nĠajoutent rien au sens du dŽterminant ou de la prŽposition : elles sont, au littoral et au littoral, hŽtŽrognes plut™t que frontalires entre deux paradigmes. DŽchets qui parasitent la cha”ne signifiante, elles font taire lĠobjet-voix jusquĠalors trop bavard. Le point de silence fait coupure dans le trop-de-sens venu de lĠAutre, opre comme  un Žquivalent fonctionnel de lĠos dans la gorge du renard, ˆ ceci prs que le renard voudrait bien quĠon le lui enlve pour dŽvorer le repas que la cigogne tient en son bec. Le texte de Joyce, bien au contraire, nous donne plus dĠun os ˆ ronger. De la mme manire que le ronron de lĠobjet-voix extrait du discours de la fable donne corps ˆ Lenehan, lĠusage aphone que fait Joyce de la lettre donne corps au style qui lui fera un nom dans FinnegansĠ Wake.

            CĠest lˆ que lĠŽcriture, dira Lacan, coupe le souffle du rve Žpiphanique. Le nom de la technique qui aurait pu dire les couleurs du monde se dŽcompose dŽfinitivement en lettres[xi] car elle est impuissante ˆ cerner Ç the Ding in itself È :

[É] he drink up words, scilicet, tomorrow will recover will not, all too many much illusiones through photoprismic velamina of hueful panepiphanal world [É] that part of it (furnit of heupanepi world) had shown itself (part of fur of huepanwor) unable to absorbere [É] true inwardness of reality, the Ding hvad in itself id est, all objects (of panepiwor) allside showed themselves in trues coloribus resplendent with sextuple gloria of light actually retained, untisintus, inside them (obs of epiwo). (FW, 611).

 

Bel exemple du Ç ravinement du signifiant, jusquĠˆ ce quĠil ne reste que squelettre È. Et tandis que le fleuve Anna Livia Plurabelle va se dissoudre dans la mer, approche la fin apo-phanique dans la jouissance ineffable – le prŽfixe apo dŽsignant ce qui vient du dessous :

Whrps, that wind as if out of nowhere ! As on the night of the Apophanypes. Jumpst shootst throbbst into me mouth like a bogue and arrohs ! (626).

           

Mais entre temps, le sinthome, la marque de fabrique de Joyce, est passŽ par lˆ.

 

La fabrique sinthomatique

            Pour Joyce, FinnegansĠWake tenait lieu de Ç safety-pun factory È : une fabrique o le sujet ne ch™me gure pour produire un agrafage particulier quand il ne dispose pas du refuge du symbolique face aux dŽferlantes de la jouissance venue de lĠAutre. Le jeu de mots fait Žpingle de sžretŽ, il convoque des bouts dĠobjet-voix quĠil tient/Žpingle : car une Žpingle, cela fait aussi trou, point de silence qui empche les voix de devenir trop rŽelles.

            QuĠest-ce que le sinthome par rapport au sympt™me ? Ce dernier est un message chiffrŽ qui se rŽpte mŽcaniquement : une impasse du dŽsir, un nÏud de jouissance opaque, sans Autre. Le sujet peut en venir ˆ camper dans son sympt™me, ˆ sĠy engluer comme les dublinois frappŽs dĠapathie et dĠaphasie. Le second nĠa pas de sens fixe[xii], il se contente de donner corps ˆ des bouts de jĠouis-sens partiellisŽe, situŽ dans Ç an intermediate spectral domain, a Ôspiritual corporealityĠ radiating jouissance, enjoy-meant. È (Zizek 2004, 199). Ce domaine spectral – au sens dĠun spectre visuel ou sonore – sĠappuie sur le littoral de lĠinterprŽtation quĠil dŽsigne, tout en faisant accueil ˆ la jouissance. Zizek Žvoque le traitement la rage colŽrique dĠIvan le Terrible dans le film dĠEisenstein :

Although it may at first appear to be an expression of IvanĠs psyche, its sound detaches itself from Ivan and starts to float around, passing from one to another person or to a state not attributable to any diegetic person [É] a pure ÔmechanicĠ intensity beyond meaning [É] such a motif even seems to have no meaning at all, instead just floating as a provocation, as a challenge to find the meaning that could tame its sheer provocative power. (5)

 

Eisenstein donnait ˆ ces rŽsonances le nom de Ç naked transfer È (199) : quelque chose circule, mais dŽnuŽ/dŽnudŽ de semblants : cĠest lĠinconscient comme rŽel, cĠest-ˆ-dire ce quĠil en est de la jouissance pour chacun. Joyce qui sait que lĠAutre du symbolique a une structure de fiction dit oui ˆ la jouissance : il passe dĠun style de Ç scrupulous meanness È (5 mai 1906) ˆ un style quĠon pourrait baptiser de Ç unscrupulous enjoy-meant È.

            FinnegansĠWake sĠenracine joyeusement dans le pre dŽficient quĠil sĠagit dĠŽtanonner comme on soutient un mur avec un Žtai de bois. On aurait pu passer du pre au pire, cĠest-ˆ-dire au tragique : on dŽbouche dans le comique. Celui qui nĠa pas de corps invente une nouvelle forme de lien ˆ lĠAutre – aprs avoir fait table rase de la littŽrature du fantasme, dŽconnectŽ les signifiants de leur usage Ç diurne È pour en faire de simples vocables. Joyce parlait de son recueil comme dĠun collideorscape o sĠentrechoquent des fragments de rŽcits, mythiques ou triviaux. Il traite avec dŽrision le rŽcit programmatique, ce quĠil appelle Ç andrewpaulmurphyc narrative È, la vie de Pierre-Paul-Jacques[xiii]. Il cherche une langue qui puisse se passer de Ç wideawake language È, Ç cutandry grammar È, Ç goahead plot È, cĠest-ˆ-dire au plus prs du rŽel dĠavant lĠordonnancement symbolique.

            Le premier chapitre se prŽsente comme un pseudo-rŽcit originaire, un renversement carnavalesque du pre par les fils : sĠy entrechoquent la Gense, le Kalevala, la pice dĠIbsen The Master Builder, et la ballade de Tim Finnegan, le maon portŽ sur la bouteille qui un jour tombe de son escabeau et se brise le cou. La veillŽe mortuaire se termine en bagarre dĠivrognes : un baril de whiskey se renverse sur Tim qui est ressuscitŽ. La chute des pres b‰tisseurs nĠest donc pas tragique, les fils nĠen sortent pas chargŽs de culpabilitŽ mais pleins de vie : cĠest lĠenvers de Totem et Taboo, la grande foire du langage. Serait-ce tout simplement un retour ˆ Rabelais ? Pas vraiment si lĠon suit lĠargument de Lacan: Joyce avait de lĠart-gueil ˆ revendre, il lui fallait se faire un nom et une place sur lĠescabeau de la renommŽe, cĠest-ˆ-dire trouver un mode de raccord ˆ lĠAutre. Aprs lĠŽchec de lĠesthŽtique Aquinienne, il se met ˆ travailler le nom lˆ o le pre a chutŽ, sans rejeter ce dernier pour autant.

            La nomination passera par un bricolage, un tenant-lieu du Nom-du-Pre: une sorte dĠopŽration symbolique sans le refoulement de la mŽtaphore[xiv]. Finnegan, nous dit-on, Ç had a tongue both rich and sweet,/ AnĠ to rise in the world he carried a hod. È Il charrie toujours sa hotte avec lui, elle fait partie de son corps et avec ses briques il va construire sa tour de Babel, lettre par lettre. Comme Finnegan, Joyce fait le maon, il travaille par couches[xv] ˆ partir de la substance prŽ-symbolique dĠavant la syntaxe et le lexique – ce que Lacan appelle lalangue. Ses briques dĠargile sont faites de la matire acoustique et graphique du signifiant, support de la voix objectale qui nĠest adressŽe ˆ personne et ne vient de personne. De nature et de facture identiques, les briques se juxtaposent par contigu•tŽ mŽtonymique plut™t quĠen arborescences syntaxiques. Voici par exemple le mot de cent lettres fait de bouts des mots qui veulent dire tonnerre dans  diverses langues :

bababadalgharaghtakamminarronnkonnbronntonnerroonntuonnthunntrovarrhounawnskawntoohoohoordenenthurnuk! (FW)

 

Ce nĠest pas le tonnerre de Dieu ou la colre dĠIvan, mais une rangŽe de briques faites dĠŽclats de voix qui font Žcran, comme un dŽcor minimal lˆ o il nĠy avait pas le mur du langage : chaque brique est Žgale ˆ la suivante, et cela peut se lire dans les deux sens.

            Puis vient le temps du travail en couches, du safety-pun dont voici un exemple : Ç nor avoice from afire bellowsed mishe mishe to tauftauf thuartpeatrick È. Il faut avoir lĠoreille lalangagire pour voir se qui se trame dans thuartpeatrick : ˆ dŽfaut de point de capiton, un quelque chose de thŽrapeutique – un mode alŽatoire dĠŽpinglage dans lĠAutre, dans les couches archŽologiques du trŽsor des signifiants. Selon ce quĠon y entend, le mot renvoie ˆ la tourbe (peat), indispensable pour distiller lĠeau de vie irlandaise – le whiskey qui alimente la jouissance orale ; un critique a mme entendu Ç thou art Peter È : lĠirlandais Saint Patrick fait un pied de nez ˆ Saint Pierre le romain. La nomination objecte ˆ lĠordre symbolique fondŽ par les pres de lĠŽglise, passe par la dŽrision joyeuse dĠune langue qui trivialise le nom et ne renonce pas ˆ la jouissance.

            Du point de vue de lĠinconscient qui interprte, le porte-manteau Žpingle des possibles de semblants, mais cĠest un jeu de mots : il y a du jeu, cĠest-ˆ-dire un hiatus, un fond de silence car lĠŽquivoque veut dire que les voix se valent : aucune ne sĠimpose, il nĠy a que des conjectures. Vous pensiez que cĠŽtait a ou a ?  Eh bien non. On ne peut pas trancher dans le nÏud sinthomatique qui envoie des Žclats chargŽs dĠun vouloir jouir – enjoy-meant –, et lĠinconscient qui interprte bute sur un point de rŽel.  Comme lĠindiquent les autres noms de Finnegan – Earwicker, Mr Persse OĠReilly – lĠŽpinglage du safety-pun fait aussi trou, vide le trop-plein de sens pour lĠoreille.

            Nous sommes dans la langue dĠEve qui est Žveil ˆ la vie et ˆ une Ç jouissance opaque dĠexclure le sens [É] tre post-joycien È, dit Lacan, Ç cĠest le savoir. Il nĠy a dĠŽveil que par cette jouissance-lˆ È. (AE, 570). Et cette apophanie nĠa rien dĠapocalyptique.     

 

 

 

Josiane Paccaud-Huguet

UniversitŽ Lumire-Lyon 2

 

 

sommaire

 

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[i] Ç You will not be master of others or their slave È (U, 37).

[ii] : Ç YouĠre your fatherĠs son. I know the voice È (36).

[iii] I want his life still to be his, mine to be mine. A drowning man. His human eyes scream to me out of horror of his death. I É With him together down É I could not save her. Waters: bitter death: lost. (36)

 

[iv] Ç Your mind to apprehend that object divides the entire universe into two parts, the object and the void which is not the object. To apprehend it you must lift it away from everything else: and then you perceive that it is one integral thing, that it is a thing. You recognize its integrity.Ó (SH,)

[v] Joyce aimait le mot swoon : Ç His soul [É] longed to give way to swoon, to be mutilated, and be brought this happy consummation about with the help of porter. È

[vi] Le corps qui se cherche ici est un corps sans nom, dangereusement poreux – comme le rapporte cette Žpiphanie qui a suivi la mort de George, le petit frre de James et dont le sphincter anal se rel‰che sur son lit de mort (Beja, 87).

[vii] Ç more than ready to confront and deal with, rather than sublimize È.

[viii] Jacques Aubert a signalŽ lĠintŽrt de Joyce pour les tables de Mendeliev, une Žcriture scientifique du rŽel dĠun autre ordre o la lettre remplit un autre usage que sur les Tables de la Loi : selon Aubert, Joyce choisit

[É] the law of the Table, in which event and structure are constantly being (re)articulated by the subject, thus given the freedom, as well as responsibility, of naming the new body, of assigning to it its identifying letters, its cipher [É] a symbolic process in which the law of the Signifier is symmetrical to the responsible freedom of the subject. (21)

 

 

[ix] Ç The unpalatable epiphany often includes things to be got rid of, examples of fatuity or imperceptiveness, caught deftly in a conversational exchange or two or three sentences. È (Ellman, 84)

[x] Slavoj Zizek, "'I hear you with my eyes', or the Invisible Master", Gaze and Voice As Love Objects, p. 90.

[xi] Jacques Aubert indique que Joyce assemblait ses vers non pas mot ˆ mot mais lettre ˆ lettre. Il lisait Blake et Rimbaud.

[xii] In contrast to symptom which is a cipher of some repressed meaning, sinthom has no determinate meaning : it just gives body, in its repetitive pattern, to some elementary matrix of jouissance of excessive enjoyment. Although sinthoms do not have sense they do radiate jouissance, enjoy-meant. (Zizek 2001, 199)

[xiii] Ç I am trying to tell the story of this Chapelizod family in a new way. Time and the river and the mountain are the real heroes of my book. Yet the elements are exactly what every novelist might use : man and woman, birth, childhood, night, sleep, marriage, prayer, death. There is nothing paradoxical about this. Only I am trying to build many plances of narrative with a single esthetic purpose. È

[xiv] Ç Tabulation, computation, the extraction of an intelligible structure (or rhythm) from the formless, the nonsensical, the accidental, the trivial, is one aspect of the epiphanic operation. È (Aubert, 20)

[xv] Ç [he] set upon this radical technique of making many of the words in his book multilingual puns, with his usual conviction. He called it Ôworking in layersĠ. È (Ellman, 546)